Interview exclusive : Bernard Senet, médecin qui pratique l'euthanasie en France

Publié le par Carole Gouyé

17/02/2015  Article écrit par Chloé Marriault

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Interview exclusive : Bernard Senet, médecin qui pratique l'euthanasie en France

La fin de vie reste une question de société très controversée en France.
Depuis l’adoption de la loi Leonetti de 2005, les associations se mobilisent pour faire évoluer la loi mais le sujet reste tabou et les parlementaires sont divisés.
Dimanche 25 janvier, le mouvement « Soulager mais pas tuer » rassemblant plusieurs associations anti-euthanasie a manifesté à Paris pour s’insurger contre toute évolution de la loi. Quelques jours plus tard, le 29 janvier, l’Assemblée Nationale rejetait la proposition de loi de Véronique Massonneau, députée EELV, souhaitant une légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté.
Pourtant, près de 90 % des Français seraient favorables à l'euthanasie, dans les cas rares et médiatisés des personnes en état végétatif, selon un sondage du Parisien/Aujourd’hui en France réalisé en Novembre 2014.

Actuellement, les directives anticipées, cette lettre manuscrite dans laquelle toute personne majeure et en pleine conscience peut exprimer ses souhaits quant à sa fin de vie, ne sont pas toujours respectées par le médecin. Dans les faits, il peut aller à l’encontre de la volonté du patient. Cependant, les députés devraient étudier en mars la proposition de loi d’Alain Claeys et de Jean Leonetti. Ces derniers ont rendu un rapport sur la fin de vie le 12 décembre dernier et ont obtenu le soutien du Président de la République. Ils souhaitent aboutir à un droit à une sédation « profonde et continue » et rendre les directives anticipées opposables, ce qui contraindrait les médecins à respecter la volonté du patient.

 

Bernard Senet, médecin généraliste retraité et membre de l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD) se bat pour faire avancer le débat.

 

Chloé Marriault (Modern-Paper) : Que pensez-vous de la législation actuelle ?

 

Bernard Senet : La législation actuelle est largement insuffisante. La loi de 2002 relative aux droits des malades a été incomplètement décrétée puisque la volonté d'être aidé à mourir n'y est pas clairement écrite.
Kouchner, ministre de la santé à l’époque, s'était heurté aux députés médecins et avait dû faire marche arrière.
Le volet « accès au dossier médical » avait alors prévalu sur les directives anticipées et la personne de confiance.
La loi de 2005 a fait marche arrière en disant que les directives anticipées étaient respectables sous réserve de l'accord médical, ce même texte excluant totalement l'euthanasie. Cette loi introduisait la notion d'obstination déraisonnable et le droit du refus d'acharnement thérapeutique, ce qui prouve que la loi de 2002 était peu appliquée.
La loi de 2005 est très mal connue (hier un responsable de soins palliatifs d'Angers m'a dit qu'il allait la relire à propos d'une situation que je défendais !). Ceux qui la respectent acceptent de cesser l'apport alimentaire et hydrique et pratiquent une sédation pour que le patient ne meure pas de soif les yeux ouverts.
D'ailleurs, même dans le coma, on ignore ce qu'ils peuvent ressentir. On devrait légaliser l'aide médicalisée à mourrir, le suicide assisté ou l’euthanasie selon la capacité du patient à déglutir, ou l’IVV (interruption volontaire de la vie en référence à l’IVG, ndlr). Ainsi, chacun saurait que ses volontés seront respectées et les médecins pourraient accompagner les rares malades qui le leur demandent sans risque de poursuites judiciaires.

 

Modern-Paper : Vous avez aidé une cinquantaine de personnes à mourir. Pourquoi avez-vous décidé de rendre cela public ?

 

Bernard Senet : Ma décision est consécutive à l'aide que j'ai apportée à une jeune fille de 14 ans atteinte d'un cancer très évolutif. Elle était demandeuse et les parents d'accord, cela m'a fait prendre conscience de la nécessité d'une loi. J’avais auparavant déjà participé à des euthanasies en milieu hospitalier en tant qu’étudiant, avec le "cocktail lytique DLP", que tous les médecins connaissent.
La première fois, je l'ai dit dans une émission de Mireille Dumas "Bas les masques" dans les années 90. A l'époque, c'était Henri Caillavet, le porteur de la loi sur le don d'organe, qui bataillait au Sénat pour faire avancer la loi. Ce serait présomptueux de dire que cela a fait avancer les choses puisque presque rien n'a changé. Cependant, l’opinion publique n'a pas cessé d'évoluer en faveur d'une loi, notamment à l'occasion d’affaires médiatisées (Vincent Imbert, Chantal Sébire, le couple Quillot, etc..). Dans le corps médical, beaucoup me témoignent de la reconnaissance de le dire mais peu me rejoignent dans les médias. Par contre, de plus en plus de soignants signent des pétitions affirmant avoir aidé des patients.

 

Modern-Paper : Dans quels cas pouvez-vous décider de pratiquer une euthanasie ?

 

Bernard Senet : L'aide à mourir s'applique si le patient en a fait la demande écrite et répétée, et s’il persiste dans sa décision. S’il n’est plus en mesure d’exprimer sa volonté, la personne de confiance antérieurement nommée doit le demander à sa place (pas de personne de confiance de dernier moment, qui pourrait avoir un intérêt affectif pour que cesse une souffrance, ou pire vènal).
Il faut qu'il présente une maladie évolutive incurable ou un état stable de dépendance rendant sa vie insupportable. Si le patient est inconscient et n'a pas de directives anticipées, c'est plus compliqué (on le voit avec le cas de Vincent Lambert par exemple), sauf si on obtient un accord de toute la famille sur ses volontés antérieures. C’est pour cette raison qu'il faut généraliser la rédaction des directives anticipées, d'autant que cela ne fait pas mourir. Dans certains cas, les gens sont même plus confiants et se battent mieux. Actuellement, des aides actives sont pratiquées mais leur clandestinité ouvre la porte à toutes dérives. En pratique, la majorité des médecins sont consciencieux et agissent en s'entourant d'un maximum de précautions, mais beaucoup reculent devant le risque juridique et laissent des patients souffrir.

 

Modern-Paper : Quelles solutions ont les médecins pour pouvoir donner la mort de la meilleure façon possible ?

 

Bernard Senet : Si le patient est hospitalisé, la sédation dite terminale est pratiquée avec de l'Hypnovel; c'est un hypnotique et un sédatif à action rapide aussi utilisée en anesthésie, notamment dans les analgésies de courte durée.
En augmentant les doses, on obtient un coma puis un décès par arrêt respiratoire; cela semble très confortable pour le patient et son entourage s'il est présent.
En ville, ce produit a été supprimé des pharmacies en Décembre 2005 (année de la loi Léonetti), il n'y a pas de hasard ! Du coup, il faut bricoler avec d'autres benzodiaépines comme le valium. Certains endorment puis injectent du chlorure de potassium qui agit sur le coeur, c'est très imprécis et stressant. De toute façon, c'est un geste qui marque, même s'il est toujours fait dans les règles éthiques.

 

Modern-Paper : Cela se passe t-il à l'hôpital ou à leur domicile ?

 

Bernard Senet : Quand le service hospitalier reste sourd aux demandes, certains patients, avec l'aide de leur famille et du généraliste, reviennent chez eux pour être accompagnés; c'est toujours compliqué car clandestin, avec les risques de dénonciation ou pire d'échec. Aux Pays-Bas et en Belgique, les médecins sont accompagnés d'un deuxième médecin, qui peut participer au geste, qui le cautionne de toute façon. Ils disposent de ce qu'il faut, donc des barbituriques et du curare.

 

Modern-Paper : Cela peut-il aboutir à des problèmes au niveau législatif ?

 

Bernard Senet : Oui, bien entendu. Soit la personne se suicide, et les autorités peuvent tout de même rechercher qui lui a procuré le produit, soit il y a eu injection, donc il reste des traces. Peu d'enquêtes ont lieu car les personnes sont souvent bien entourées. Elles font en sorte que le médecin qui signe le décès soit informé et discret ou que la mort naturelle soit très probable, ce qui est le cas pour les maladies évolutives. Cela veut dire que les personnes isolées ou mal entourées sont plus démunies devant la mort.
Les plus riches partent, eux, en Suisse...
Une loi redonnerait aussi une certaine égalité devant la mort.

 

Modern-Paper : Selon vous, est-ce acceptable d'aider des patients qui souhaitent mourir mais qui ne sont pas en situation de fin de vie, ou de phase terminale d’une maladie incurable ?

 

Bernard Senet : Dans les pays qui ont autorisé l’euthanasie ou le suicide assisté, les débats continuent autour de la question de la souffrance psychique. La schizophrénie, les pathologies dissociatives (PMD), les psychoses, la déréalisation ou encore le trouble dissociatif de l’identité sont parfois très difficiles à supporter, pas les syndromes dépressifs réactionnels. En pratique, l'avis d'un ou deux psychiatres est toujours requis. Certaines personnes âgées veulent partir car elles ressentent leur vie comme ralentie et inutile. Il y a aussi l'Alzheimer, le problème des mineurs (cf mon premier cas) et les nouveaux nés polymalformés.
C'est un débat de société dont les citoyens doivent s'emparer pour que les médecins ne soient pas les seuls à décider, même s'ils ont les compétences techniques. Comme pour la GPA, il faut trouver la limite entre liberté individuelle et risque de dérives vers des idéologies totalitaires: "euthanasie=nazis" m'a souvent été dit !

 

Modern-Paper : Pensez-vous que tous les médecins devraient tous être en mesure d'aider leurs patients jusqu'à la mort ?

 

Bernard Senet : Les médecins devraient être mieux formés à accepter que leurs patients meurent.
Il y a un véritable problème de la toute puissance médicale. On devrait aussi leur apprendre à respecter les volontés des malades en les accompagnant dans la vérité de leur maladie (il n'y a pas que des "petites boules"), de leur gravité et de leur évolution. Cela permettrait certainement d’accroître la confiance envers les soignants. Si les médecins se sentent incompétents, ils devraient pouvoir être capables de déléguer la tâche à un autre médecin. Les médecins devraient aussi être formés à bien savoir utiliser les antalgiques ainsi que les produits de sédation, éventuellement pour aider à partir. Actuellement, c’est loin d’être le cas.

 

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